Innover malgré la crise ?

«Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient atteints», dirait LA FONTAINE de ce mal qui répand la terreur dans les entreprises : la crise. À Agrovif 2012, TRANSCAPITAL nous dressait un tableau très documenté de la situation. Elle ne s’est pas redressée depuis… Au moment où les marges chutent, faut-il pousser l’innovation pour sortir par le haut ?
Il faut d’abord définir ce qu’est l’innovation : Arnaud GROFF, Docteur-Ingénieur en management de l’innovation, l’a fait en énonçant quelques vérités qui ébranlent sérieusement nos préjugés.

L’innovation repose sur trois piliers :
Créativité : c’est ce qui nous est familier. «Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme» aimait à rappeler LAVOISIER. Elle ne part pas de rien, elle se base sur ce qui existe, mais avec des visions nouvelles.
Valeur : valeur marchande, valeur d’usage, et valeur d’estime. La connaissance du marché, de la concurrence, de la distribution, des habitudes de prix, des procédés de fabrication, des réglementations est indispensable.
Socialisation : une innovation n’est RIEN si elle se heurte à une trop forte résistance au changement, tant externe (habitudes de consommation) qu’interne (capacité de l’entreprise à mettre en oeuvre l’innovation).

Industrie-agroalimentaire-innovation-Vif-3Une idée forte : en France, contrairement à l’Allemagne, nous privilégions les innovations de rupture, les innovations technologiques. Nous inventons des objets géniaux qui ne se vendent pas, nous négligeons souvent les petites améliorations du quotidien qui nous encouragent un jour à trouver la rupture et à être prêts à l’accepter. Nous devons travailler sur les innovations d’usage, sur l’amélioration de la valeur d’estime en se ré-appropriant l’analyse de la valeur.

À la question : «faut-il être riche pour innover ?», Arnaud GROFF cite HAMILTON : «Il n’y a aucun lien entre la quantité d’investissement en R&D et le potentiel innovant d’une entreprise». Il existe des moyens de faciliter l’innovation : le brainstorming, les techniques de l’analogie, de l’inversion, des scénarios. Paradoxalement, innover exige de s’organiser : il faut rendre clairs et fluides les rapports entre les services, ceux chargés de l’image, de la production, de la qualité, des coûts, de la vente, etc. L’informatique peut apporter beaucoup avec des outils PLM*. L’entreprise en réseau, la collaboration entre entreprises favorisent l’innovation.

Industrie-agroalimentaire-innovation-Vif-1Innover implique de prendre des risques. Et aussi d’accepter la diversité des cultures, de «ré-humaniser les rapports dans l’entreprise». Avant tout, innover repose sur un état d’esprit : «OSER», puis sur une organisation agile et des personnes formées pour l’animer.
Important : la protection de l’innovation, sinon les gains sont rapidement annulés par la concurrence. Il n’y a pas que les brevets, d’autres moyens existent.
L’exposé d’Arnaud GROFF, émaillé d’une multitude d’exemples, d’objets, qui ont pour chacun apporté du nouveau, parfois tout simple, faisait presque rêver de devenir tous innovateurs…

Alexander LAW a recentré le sujet sur l’I.A.A. française. L’ANIA est bien sûr très active sur des freins propres à notre industrie : LME**, distorsions de concurrence, et autres, mais cela ne suffit pas. Il faut «ré-enchanter la consommation», trouver de nouveaux produits, accompagner de nouveaux modes de consommation, imaginer de nouvelles approches de la vente. Subir n’apporte rien dans une compétition mondiale : il faut en sortir par le haut. Avec la plus belle agriculture européenne, les meilleures traditions culinaires, la plus forte image gustative, c’est à nous, entreprises, de tirer profit de nos atouts. Innover est d’abord un état d’esprit plus qu’un budget de R&D.

Plusieurs participants ont apporté leurs expériences autour de ces approches. Bertrand VIGNON a cité l’exemple de son métier : les informaticiens français sont considérés comme parmi les plus créatifs au monde, grâce à un enseignement qui apprend (encore) à réfléchir plutôt qu’à absorber des recettes. Et pourtant le chiffre cumulé des 100 premiers éditeurs informatiques français égale 25 % du premier allemand. Où est le bug ? Dans le fait de créer d’abord des logiciels géniaux, avant d’interroger les utilisateurs. Combien de millions perdus avant d’arriver à repartir dans l’autre sens…

* PLM : Product Lifecycle Management.
** LME : Loi de Modernisation de l’Économie.

Industrie-agroalimentaire-innovation-Vif-inovatech3vArnaud Groff
Docteur-Ingénieur en management de l’innovation

«Ce que j’ai entendu aujourd’hui m’a fait penser à la posture des sous-traitants automobiles au début des années 2000 : pris entre deux on leur a serré la vis, encore et encore. Il serait intéressant de voir comment certains sous-traitants ont réussi à inverser la tendance. Comment ont–ils fait comprendre aux grands constructeurs qu’à niveler les prix toujours vers le bas, on tuait leur potentiel d’innovation, à eux et aux constructeurs ? Pour certains, la solution a été de reprendre contact directement avec l’utilisateur final pour identifier ses besoins, les développer eux-mêmes, puis les proposer aux constructeurs…»

Industrie-agroalimentaire-innovation-Vif-ANIAAlexander Law
Directeur Économie et Innovation
ANIA

L’industrie agroalimentaire
est-elle innovante ?
«Statistiquement ça ne ressort pas. En proportion les I.A.A. dépensent assez peu en R&D par rapport à d’autres secteurs industriels. En fait c’est logique, car les recettes ne sont pas brevetables, et parce que, plus que dans d’autres secteurs, l’innovation dans l’agroalimentaire n’est pas une innovation de rupture. On ne va pas inventer le nouvel aliment mais plutôt regarder l’innovation dans les process, ou bien encore améliorer les pratiques. Ainsi, on peut reprendre le même aliment, le repackager, lui redonner une nouvelle utilité, une nouvelle valeur d’usage… Cela ne va pas ressortir dans les dépenses, et pourtant c’est une vraie innovation. Oui, l’agroalimentaire est une industrie innovante même si les chiffres sont parfois trompeurs.»

Joëlle de Kerdanet

Responsable Marketing et Communication chez VIF